Les bus autonomes, une histoire américaine ou chinoise? Il suffit d’aller voir à Louvain.

28/12/2025

« Le vrai changement commence quand on choisit de ne plus prendre sa voiture. » La mobilité après The Shift. Entretien avec Ann Schoubs, directrice générale de De Lijn.

La mobilité représente entre 20 et 25 % des émissions mondiales de CO₂. Alpiniste passionnée, Ann Schoubs constate de près les dégâts causés par le dérèglement climatique. En tant que directrice générale de la société de transport public De Lijn, elle a donc fait de la durabilité une priorité absolue. « Notre objectif est de donner envie au plus grand nombre de changer de réflexe : laisser la voiture au profit du bus, du tram, du vélo, de la marche – ou, qui sait, un jour peut-être, du drone. »

« J’ai attrapé le virus de la mobilité il y a longtemps. Depuis 2021, je suis directrice générale de De Lijn. Avant cela, j’ai travaillé de nombreuses années à la SNCB. Pour moi, transport public et développement durable ont toujours été intimement liés. Le transport public est, presque par définition, une forme de mobilité durable. Dans une voiture, il y a au mieux quatre ou cinq personnes. Bien souvent, le conducteur est seul. Un bus transporte des dizaines de passagers, un tram encore davantage. Autant de personnes qui ne sont pas coincées seules dans leur voiture, dans les embouteillages. Les émissions par passager y sont nettement plus faibles. »

« Pendant mon temps libre, je pratique l’alpinisme. Dans les Alpes, l’impact du réchauffement climatique est extrêmement visible. Là-bas, les études abstraites et les chiffres prennent une dimension douloureusement concrète. Au cours des trente dernières années, j’ai vu disparaître glacier après glacier. Au-delà de 4 000 mètres, le permafrost fond et les sommets deviennent moins stables. C’est un drame pour les alpinistes, mais surtout un signal d’alarme pour la planète. »

« Une autre de mes passions est l’entomologie, l’étude des insectes. Là aussi, j’ai pu observer de près les effets du changement climatique. On constate une nette diminution des syrphes, pourtant essentiels à la pollinisation des plantes et des fleurs. La biodiversité reçoit moins d’attention, mais c’est un sujet qui mérite tout autant d’être pris au sérieux. »

« Inutile donc de me convaincre de l’importance du développement durable. Mais l’impact du transport public va bien au-delà. Qu’elles roulent ou qu’elles soient à l’arrêt, les voitures occupent énormément d’espace. Moins de voitures, c’est non seulement moins d’émissions de CO₂, mais aussi plus de place pour le vert, pour les équipements collectifs, pour les usagers les plus vulnérables. Sans même parler des nuisances sonores. Les raisons ne manquent pas pour investir, en tant que société, dans une mobilité durable. »

Verdir et séduire

« Si l’on remplaçait une à une toutes les voitures à essence et diesel par des voitures électriques, nos émissions de CO₂ chuteraient fortement. La pollution de l’air et le bruit diminueraient eux aussi. Mais ce changement ne résoudrait évidemment ni les embouteillages ni le manque d’espace public : une voiture électrique occupe toujours autant de place. En outre, ces véhicules nécessitent de nombreuses matières premières, qui sont limitées et difficiles à extraire de manière propre. Oui, les voitures électriques sont nécessaires. Mais nous devons en parallèle réduire le nombre de déplacements effectués en voiture. »

De Lijn after the shift

« Chez De Lijn, nous avançons sur ces deux fronts. Nous verdissons progressivement notre flotte, avec de plus en plus de bus électriques. Ils n’émettent plus de gaz d’échappement. En plus, ces bus sont plus confortables, plus silencieux et plus modernes. Autant d’éléments qui donnent envie aux gens d’opter pour les transports publics. »

« Le plus grand gain en matière de durabilité ne réside pas dans une flotte plus verte, mais dans une part plus importante des déplacements effectués en transports publics. Moins de voitures sur les routes, davantage de personnes qui choisissent le bus, le tram ou le train. En parallèle des enjeux de durabilité, nous devons donc aussi travailler sur la fluidité et le confort. La Flandre s’est fixé pour objectif d’atteindre 50 % de mobilité durable. Un objectif que nous n’atteindrons jamais sans un réseau solide et bien développé de modes de transport durables. »

Bientôt le trajet domicile-travail en drone ?

À Paris, les navetteurs peuvent depuis peu se rendre au travail en téléphérique. Une piste pour De Lijn ? « En tant qu’alpiniste, je ne suis pas une grande adepte des téléphériques – ils amènent la foule en montagne », sourit Ann Schoubs. « Mais en ville, pourquoi pas ? »

« Je n’ai pas de boule de cristal, il m’est difficile de prédire comment nous nous déplacerons en 2050. Ce dont je suis certaine, en revanche, c’est que la mobilité partagée et les transports publics joueront encore un rôle central, en 2050 comme en 2100. Il y aura toujours un besoin de mobilité accessible et abordable pour un large public. Ce seront peut-être encore des bus, des trams et des trains. Ou, qui sait, des drones ou de petits aéronefs électriques. À condition toutefois de ne pas simplement déplacer les embouteillages de la route vers le ciel. »

La technologie évolue rapidement. Les bus autonomes ne relèvent plus d’un futur lointain réservé aux États-Unis ou à la Chine, souligne Ann Schoubs. « À Louvain, un projet pilote est déjà en cours avec deux bus. Ils apprennent à circuler dans un environnement complexe. Lorsqu’un auditoire universitaire se vide, ce sont des centaines de piétons et de cyclistes qui se retrouvent en même temps dans la rue. Les algorithmes capables de gérer ce type de situation s’améliorent en permanence. La percée du transport autonome aura lieu, j’en suis convaincue. Peut-être dans cinq ans, peut-être dans dix. »

« Est-ce que cela signifie que nos chauffeurs deviendront tous superflus ? Bien sûr que non. Leur rôle évoluera, en revanche. La gestion et le dispatching gagneront en importance. Des stewards seront nécessaires pour accompagner et orienter les passagers. Aujourd’hui, cette dimension humaine est plus difficile à assurer pour les chauffeurs, surtout sur les lignes très fréquentées. C’est un paradoxe intéressant : plus la technologie est avancée, plus elle crée de l’espace pour un véritable contact humain. »

Regarder au-delà de son propre périmètre et co-créer

Ann Schoubs établit un lien entre les bus autonomes et l’évolution vers des services de transport flexibles, à la demande. « Cette évolution est inévitable. Tout le monde sait que l’aménagement du territoire en Flandre rend notre mission plus complexe. C’est un fait avec lequel nous devons composer. Cela nous oblige surtout à réfléchir soigneusement à l’organisation de nos transports publics. Qu’un chauffeur transporte 100 personnes ou seulement 3, l’impact sur l’efficacité des coûts est considérable. Or, nous travaillons avec des fonds publics, que nous devons utiliser de la manière la plus judicieuse possible. »

« Lorsqu’on vit dans une zone isolée, on ne peut pas s’attendre à avoir un arrêt de bus devant sa porte. D’autres solutions sont nécessaires. En 2024, dans les zones moins densément peuplées, nous avons opéré un changement important : passer d’une offre classique et fixe à des services de transport flexibles, à la demande. Cela a suscité de nombreuses réactions. Nous constatons que les usagers doivent encore effectuer un changement de mentalité : ne plus consulter un horaire, mais réfléchir au moment où ils ont besoin d’un déplacement et le réserver. Grâce à des bus de plus petite taille, nous pouvons amener les habitants des zones plus isolées vers les grands axes de transport. Dans cette première couche du réseau, je vois un rôle majeur pour le transport autonome à l’avenir. »

« Ce dont nous avons surtout besoin aujourd’hui, c’est de davantage de coopération. Prenons un exemple : l’essor du vélo électrique a profondément transformé les premiers et les derniers kilomètres des trajets. Pourtant, les infrastructures de stationnement sécurisé pour les vélos ne sont pas encore disponibles partout. Sur ce point, nous avons souvent peu de prise directe et dépendons des gestionnaires de voirie – les villes, les communes ou l’Agence flamande des routes et de la circulation. Or, il s’agit d’un maillon essentiel de la chaîne de mobilité. Tous ces maillons doivent être bien mieux coordonnés. »

« Grâce à une organisation comme The Shift, nous pouvons regarder au-delà de notre propre secteur, vers d’autres entreprises et d’autres domaines. Pour les bus autonomes, nous collaborons avec un partenaire externe : ils apportent la technologie, nous l’expérience du terrain et l’échelle nécessaire pour tester l’innovation et la déployer largement. La co-création et les partenariats sont l’avenir du développement durable. »

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